Réponse à Canard Pc Hardwarc

Messieurs,

 

             J’ai lu avec le plus grand intérêt l’article publié dans le numéro de avril-mai 2016 de votre magazine Canard PC et celui paru sur votre site le 26 août 2017 à propos du Linky et du soutien quasi-inconditionnel que vous manifestez à son installation massive et forcée.

          Je suis un de ces opposants au compteur Linky. Comme vous l’aurez compris donc, je suis un des membres de ce lobby « parfaitement orchestré » qui refuse l’installation d’un dispositif électronique polluant, intrusif et coûteux. Puisque lobby – i.e. ceux qui pratiquent le lobbyisme - il y a lieu, dans un premier temps, de préciser que ce lobby, si il existe ailleurs que dans votre imagination, a pour particularité d’être d’une très grande faiblesse en regard de la puissance d’Enedis et de l’Etat, de ses communicants, de ses démarchages auprès des municipalités, de ses plaquettes en quadrichromie, de ses moyens financiers, des menaces et voies de faits pratiqués par les sous-traitants à l’incitation d’Enedis, des pouvoirs des préfets, des décisions des tribunaux administratifs, de l’accès aux médias plus que prudent vis-à-vis de leurs annonceurs, sans parler de l’aide gracieuse que des toxicos-techno tels que vous apportent à ce projet… Or, Messieurs, sachez que notre terrifiant et surpuissant lobby n’a rien à vendre et que les dizaines de milliers d’opposants au Linky ne tirent aucun profit de qui que ce soit. Et ceci contrairement à Enedis qui veut contraindre la population à accepter une source phénoménale de revenus pour cette entreprise dont l’exclusif actionnaire qu’EDF connaît depuis quelque temps des difficultés de tous ordres et notamment financiers. Contrairement aussi à vous, Messieurs, zélateurs ébahis du vaudou technologique dont vous faîtes commerce.

          Vous railliez le fait que « la fronde anti-Linky ne se tasse pas, même si l’installation de près de 2 millions de compteurs à ce jour n’a visiblement pas entraîné le désastre sanitaire prophétisé par les apôtres du « non » ». Et à raison : avec cette même raison impuissante devant les affirmations des sachants qui a conduit quelques milliers de personnes à absorber des produits tels que le Médiator ou le Lévothyrox, pour ne citer qu’eux. De la même manière que vous devez probablement applaudir à ce merveilleux progrès que sont les OGM qui ont provoqué des vagues de suicides parmi les paysans en Inde et mis sous dépendance les agriculteurs crédules aux trompettes aguichantes des multinationales qui ont capturé le marché des semences. Je ne doute pas des moqueries que doivent susciter dans votre logiciel les rigolos s’opposant à l’industrie nucléaire, pas plus que de vos considérations sur quelques « problèmes » comme Tchernobyl, Fukushima et la multiplication des incidents que vous devez algorithmer comme autant de sujets secondaires. Il est même regrettable qu’un transhumanisme précoce ne vous a pas permis d’être contemporain de cet avertissement des milieux scientifiques qui dès 1890 avaient déclaré l’amiante comme étant hautement dangereuse. C’est visiblement la loi de Moore qui séquence votre jugement : deux ans de mémoire avant de renouveler votre disque dur. Il est vrai que la tendance high-tech actuelle exige de plus en plus des humains qu’ils pensent comme des ordinateurs, avec une sauvegarde à court terme.

          C’est une manière classique pour nombre de prédateurs que d’étourdir sa proie pour mieux la capturer. Ici, de la politique à l’économie, en passant par les gestes les plus simples de la vie quotidienne, injonction est faite de devenir professionnel en tout, au risque d’être disqualifié et désigné comme victime consentante. Ainsi, il est logique, que vos exposés méprisants contre les opposants au Linky qui ne font que défendre l’intérêt général, y compris le vôtre, soient en captcha, destinés à l’entre-soi des cul de jatte et à réduire l’adversaire au sentiment d’être un ignare, en plus d’être un lobbyiste. Dans la litanie de vos argumentaires techniques, tous plus passionnants les uns que les autres, il est quand même remarquable de noter au passage vous confirmez le fait qu’avec le Linky et le CPL la fréquence est multipliée par plus d’un millier de fois ; information dont Enedis se garde bien de parler.

          Mais qu’importe les Hz, V, W, Var, CPL G3, MW, PHY, etc. : on a connu sur la question du nucléaire les curies, rems, sieverts, rad, becquerels, histoire de noyer le poisson. Mais on connaît aussi la loi Abeille dite loi « relative à la sobriété, à la transparence, à l’information et à la concertation en matière d’exposition aux ondes électromagnétiques. ». Une loi dont la sobre prudence ne porte évidemment aucune trace de la puissance des lobbys (!) industriels et économiques… Cette loi préconise à petits pas de notamment éviter de soumettre les crèches et les écoles primaires aux émissions d’ondes électromagnétiques. Braves petits dont la santé pourrait être menacée alors même que ces autres organismes vivants âgés de plus de 10 ans seraient exempts de tous risques. Merveille de la science !

          Evidemment, le refrain sur les smartphones, radios, écrans, wifi, est récurrent. On en vient même à le susciter quand ce type d’arguments de comptoir tarde à se manifester. Le problème est qu’on ne pourra pas jeter au fleuve le Linky installé chez vous. Sacré coup porté à la doxa contemporaine de la « liberté et du choix individuels », valeurs centrales de la vie dans nos sociétés modernes… Quand à l’argutie selon laquelle vu la pléthore d’ondes électromagnétiques, quelques émissions de plus ne portent pas à conséquence, libre à ce type de commentateur de se nourrir directement de plastique plutôt que de légumes nitratés produits hors-sol. Au point où on en est, n’est-ce pas !

          Ceci dit, une fois ces poncifs épuisés, il est remarquable de voir combien votre ton péremptoire sur l’absolue nécessité d’un tel compteur et sur sa totale innocuité change de gamme dès l’instant où vous abordez le sujet de la captation de données. On sent bien que l’embrayage frotte un peu, que vos entournures sont légèrement encombrées, même si quelques mots d’esprits vous échappent encore à propos « des terroristes pédophiles nazis de la NSA russe » (qui sont évidemment les employeurs du lobby auquel je participe, soit dit en passant). Il est vrai que les propos du président d’Enedis énonçant fièrement que « Enedis est un opérateur big-data qui gérera bientôt 35 millions de capteurs » sont sans ambigüité. Il est logique, voire vulgaire, alors, que comme seule esquive à cette intrusion dans la vie privée qui, d’ici 2022, permettra le relevé de 2000 milliards de données personnelles par an, vous ne trouviez comme seule réponse que celle de vous réfugier derrière l’inénarrable CNIL, prétendue protectrice des données et des fichiers. A ce propos, il est intéressant de voir combien son infaillible rigueur aura été prise en défaut, par exemple à propos de l’amende de 100 millions d’euros à laquelle a été condamné Engie pour avoir utilisé les fichiers de Gaz de France afin de démarcher sa future clientèle. Détail amusant, la décision du tribunal, loin de bloquer l’accès à ces fichiers, a exigé de Gaz de France d’ouvrir ces données aux autres fournisseurs d’énergie afin « qu’ils puissent lutter à armes égales », ceci bien évidemment, dans le cadre du « marché libre et non faussé ». De plus, il est bon de savoir aussi que concernant la confidentialité que prétend préserver Enedis sous contrôle de la Cnil, l’article R111-30 modifié par décret n°2016-972 du 18 juillet 2016 - art. 1 prévoit de la lever « en cas de menace pour la sécurité des personnes et des biens ou pour la sécurité et la sûreté des réseaux publics. » C’est sur ce genre d’argumentaire qu’avait été créé en 1998 le fichier FNAEG promu initialement en direction des tueurs en série et des pédophiles et qui contraint dorénavant l’auteur ou le suspect du moindre délit, aussi minime soit-il, à devoir se soumettre à un prélèvement d’ADN, aux risques de poursuites pénales. Il est vrai que du bout de la souris vous admettez que « les remontées peuvent permettre de savoir si un logement est occupé ou pas (mais pas par combien de personnes). Pour peu que la législation le permette, ces données pourraient être utilisées pour recouper des enquêtes liées à des prestations sociales par exemple. » mais aussi que « votre fournisseur d'énergie comme EDF, évidemment, pourra s'en servir pour proposer de nouvelles offres, mais également d'autres commerçants comme les vendeurs de fenêtres ou de pompes à chaleur. » Et de préciser que Philippe Monloubou, président du directoire d’Enedis, considère aussi que « les données issues de Linky pourront servir de levier d’innovation pour les startup », sans oublier qu’un ancien responsable du projet Linky imagine même « la modulation des primes d'assurance en fonction des équipements ». Il est par ailleurs intéressant de constater que dans votre dossier, il n’est pas fait mention des propos de Fabien Choné (autre membre avéré du lobby anti-Linky ?) directeur de Direct Energie qui a affirmé : « si les consommateurs ne donnent pas leur accord [à propos de la captation des données] le compteur Linky ne servira pas à grand chose, à part les relèves à distance. » Pas plus que vous ne citiez, dans un autre registre, les propos du médiateur de l’énergie qui, dans son rapport de 2017, déclare que « le Linky n’apporte pas d’avantages aux clients ».

           Il semble que vos savantes compétences s’arrêtent à la seule technique, totalement ignorant ou indifférent aux conséquences sociales et inhumaines qu’engendre le projet de « planète intelligente ». Vous en êtes les gentils idiots utiles (rassurez-vous, vous n’êtes pas seuls et il y a une forte concurrence.). Mais il faut bien admettre que vous avez raison de conclure en disant que « de sérieux garde fous devront alors être mis en place et régulièrement contrôlés ». Il est vrai que les fous enivrés de pouvoir et d’argent et traitant les populations comme des gisements à exploiter sont légions. Je suis un de ceux qui y prend garde.

          La question financière, au delà des arguties technologiques, est au cœur de ce projet Linky. Vous n’ignorez pas qu’EDF est dans un tel état financier que l’Etat vient de le recapitaliser à hauteur de 3 milliards d’euros, alors que le cours de ses actions est passé de 30 euros en 2014 à 7 euros aujourd’hui.

          Les merveilles de la privatisation d’EDF, à l’instar de celles qu’ont connu les chemins de fer britanniques, « ont provoqué entre 1995 et 2005, l’effondrement du budget d'investissement de 2,5 milliards d'euros à 750 millions par an ». Est-il nécessaire de revenir sur cette farce tragique qu’est le dépassement de la fin de vie légale des centrales nucléaires, les aventures cocasses des EPR de Flamanville et de la Finlande, la banqueroute d’Areva, le coût du traitement des déchets, etc, etc. On comprend mieux que les bénéfices de Google venus à 92% du big-data, avec la commercialisation des informations sur la vie privée, fassent saliver Enedis avec ses 35 millions de capteurs et ses 2000 milliards d’informations privées collectées par an.

            Premier gain immédiat pour Enedis, la tolérance d’utilisation de puissance que permettaient les compteurs électromécaniques ou électroniques va être supprimée : si le client dépasse légèrement la puissance contractée, le Linky disjoncte. Il devra alors changer de contrat. C’est Enedis qui le dit. Profit immédiat, et déjà chiffré, qu’engendrera cette mesquine manipulation : 750 millions d’euros cash.

           Je m’arrête-là, Messieurs, malgré le risque de mettre de côté la somme des mensonges diffusés par Enedis et ses supporteurs, les contrevérités sur le caractère obligatoire du Linky (même Enedis ne s’y ose pas : dans leurs plaquette de propagande, à la question « Le Linky est-il obligatoire ? », le fabricant d’éléments de langage de service répond : « Oui c’est indispensable »), le relevé des infractions à la loi qu’Enedis se permet en toute impunité, etc.

           Les adorateurs du Linky, comme vous, zélateurs fanatiques du « progrès », accordant un confiance aveugle à l’Etat tant qu’ils n’en subissent pas directement la force et la violence, nous préparent, avec ce compteur, entre autres, un monde inhumain contre lequel nous sommes de plus en plus nombreux à nous opposer. Voilà une entreprise autrement ambitieuse et bien plus rentable et honorable que celle de contribuer à la crétinisation de ce qui reste comme esprit.

 

                                                   Un participant du collectif StopLinky47